Péchés véniels 

(Pecados mínimos)
Ricardo Prieto

Texte français de
Guy Lavigerie

à Cristina Landó

 

Cette oeuvre a été créée le 5 mai 1995

à Montevideo par le théâtre El Picadero.

Distribution : Nelly Weissel et Carlos Rodríguez.

Scénographie : Adán Torres

Musique : Fernando Condon

Lumières : Juan José Ferragut

Dans une mise en scène de l’auteur.

Une chambre qu’on a condamnée. L’unique occupante de ces murs peut communiquer avec l’extérieur, de façon précaire, à travers une petite fenêtre.

Julia Bardi est attachée au lit. C’est une vieille femme à l’aspect débonnaire. A quelques mètres de là quelqu’un s’adonne à un travail, obsessionnel, de menuiserie.

 

Julia : Marcos…

 

Marcos : Pendant toute la pièce on ne le verra pas. Qu’est-ce que tu veux ?

 

Julia : Un verre d’eau. Silence. Tu entends? J’ai demandé un verre d’eau. Silence. Marcos ! Marcos glisse un verre d’eau par la lucarne. Julia boit goulûment. Elle est belle.

 

Marcos : Quoi ?

 

Julia : L’eau, chéri. C’est la plus pure qui soit. Marcos rit. J’ignore de quoi tu ris.

 

Marcos : Tu trouves de la pureté dans tout, ces temps-ci.

 

Julia : C’est ce qui dérange les gens qui voient de la saleté en tout. Toi par exemple, tu étais plus sain, avant.

 

Marcos : Avant c’était avant. Pause.

 

Julia : Avec circonspection. Le jour où cette chose est arrivée…

 

Marcos : Agacé. Arrête avec les souvenirs.

 

Julia : Je ne pourrais pas vivre sans ça. Marcos tape frénétiquement avec son marteau. Ne tape pas si fort, mon Dieu ! Silence. Marcos délaisse le marteau. Le jour où c’est arrivé, je te dis, tu étais de très bonne humeur en te levant. Je ne parviendrai jamais à comprendre…

 

Marcos : Laisse tomber ces bêtises.

 

Julia : Ce ne sont pas des bêtises. Tu m’as attachée pendant mon sommeil et tu as condamné la chambre. Je suis ta prisonnière.

 

Marcos : Tout le monde est prisonnier de quelqu’un.

 

Julia : Pas comme ça. Marcos siffle et se remet à taper. Ça fait dix ans que je ne peux pas bouger. Je mange ce que tu prépares, je lis les livres que tu m’achètes, je ne vois pas le soleil, je ne vais pas dans les parcs. Et je ne peux même pas m’offrir une chemise de nuit. Elle crie. J’en ai marre de ces chiffons ! Je veux m’habiller, je veux une nourriture décente, des parfums, des romans d’amour et pas ces horribles écrits de Gurdjieff !

 

Marcos : Ce n’est pas un hôtel ici et je suis pas libraire.

 

Julia : Dis plutôt que c’est l’enfer, ici. Elle élève la voix. Est-ce que cette satanée construction est bientôt terminée ?

 

Marcos : Sois patiente.

 

Julia : Je voudrais t’y voir, assis sur le lit. Sans la possibilité de bouger et sans personne à qui parler c’est sûr que tu t’impatienterais.

 

Marcos : Je suis là, moi.

 

Julia : Toi ! tu rentres du travail et tu t’enfermes dans cette chambre pour scier et pour planter des clous. Tu n’as jamais aimé bricoler. Sur quoi tu tapes comme un excité ?

 

Marcos : Sur un cercueil.

 

Julia : Si ça pouvait être le mien.

 

Marcos : Tu sais bien que c’est le mien.

 

Julia : Angoissée. Eloigne-toi des forces mauvaises qui te persécutent ! Détruis-les une fois pour toutes ! Et viens que je t’embrasse et te donne un baiser. Il y a tant d’années que je n’ai pas vu ton visage !

 

Marcos : Tu vois mes mains.

 

Julia : Je ne vois que ça. Pause. Je veux encore de l’eau.

 

Marcos : Il y en a pas.

 

Julia : En colère. Bien sûr que si ! Dans n’importe quelle maison il y a de l’eau !

 

Marcos : Sauf ici, je te l’ai déjà dit : on a des problèmes dans les canalisations.

 

Julia : Mensonge ! Cette maison est parfaite. Il n’y en a pas une autre comme elle. Ton père et moi nous l’avons construite avec soin jusque dans les moindres détails. Nous l’avons faite aussi pour toi.

 

Marcos : C’est charmant.

 

Julia : Je sais qu’il t’importe peu que nous ayons dû lutter pour la bâtir. De même que tu l’as obtenue trop facilement de même tu la détruiras. Mais ne dis pas que c’est à cause des canalisations. Ici c’est impossible.

 

Marcos : Si tu le dis…

 

Julia : Et c’est grâce à nous si le jardin existe. Dans quel état sont les œillets ? Tu soignes les roses, Marcos ? Est-ce que tu les arroses et est-ce que tu les tailles ? Ou bien tu auras tout laissé périr ? Avec hauteur, furieuse et impérieuse. Je veux aller dans mon jardin ! Emmène-moi ! Marcos cogne avec son marteau. Un cercueil. Voilà ce qu’il me faut.

 

Marcos : Tu mourras quand ce sera le moment.

 

Julia : Et toi pourquoi tu veux mourir ? Que te manque-t-il ? Qu’est-ce que nous t’avons fait pour que tu nous condamnes ?

 

Marcos : Je n’ai jamais condamné personne.

 

Julia : Tu ne fais aucun cas de ta mère, tu as brûlé ses livres et détruit ses portraits. Et moi qui t’ai mis au monde, tu m’as jetée et oubliée dans cette porcherie.

 

Marcos : Je suis toujours là.

 

Julia : Au-dehors, pas dans ce trou. Pause. Je veux de l’eau.

 

Marcos : Je t’ai dit que non.

 

Julia : Je t’en supplie. Silence. Marcos arrête de taper. S’il te plaît, mon fils. On voit la main de Marcos passer une verre par la lucarne. Julia le prend et boit avec avidité. Merci. Silence. Je veux que tu nettoies ma chambre. Je ne supporte plus cette puanteur.

 

Marcos : Je n’ai pas le temps.

 

Julia : Je l’exige. Autoritaire. Demain tu le feras.

 

Marcos : Tu sais bien que la porte est condamnée.

 

Julia : J’enlèverai les cadenas.

 

Marcos : Si ce n’était que ça.

 

Julia : Angoissée. C’est quoi ? Marcos ne répond pas. Réponds ! Marcos frappe de plus belle. Qu’est-ce que tu as mis là ? Une grille ? Du ciment ? Tu m’as emmurée ?

 

Marcos : Un démon.

 

Julia : Le démon c’est ce que tu as à l’intérieur. Légère pause. Tu nettoies ce taudis ou je vais me mettre à crier.

 

Marcos : Mon marteau est plus puissant que ta voix.

 

Julia : J’y mettrai toutes mes forces !

 

Marcos : A cause de cette parole, aujourd’hui tu seras privée de repas.

 

Julia : Parce que ça t’arrive de me faire un repas !

 

Marcos : Je fais ce que je peux.

 

Julia : Ragoût, pain dur, compote sans sucre, café lavasse.

 

Marcos : J’ai dit : je fais ce que je peux.

 

Julia : Ce n’est pas faute d’argent.

 

Marcos : Et j’en ai pas de trop.

 

Julia : Si tu avais pris soin de l’héritage…

 

Marcos : J’avais pas envie.

 

Julia : Tu n’avais pas envie ! Ce que nous avons obtenu en nous privant ton père et moi, toi tu l’as liquidé.

 

Marcos : Pas liquidé : brûlé.

 

Julia : C’est ça, au feu ! Trente ans d’efforts au feu !

 

Marcos : J’aime bien brûler l’argent parce que j’aime la pauvreté.

 

Julia : Tu dis ça parce que tu n’as jamais été pauvre.

 

Marcos : Maintenant je le suis : je peux à peine me nourrir.

 

Julia : Tu as un salaire.

 

Marcos : C’est ce que tu crois.

 

Julia : On doit bien te payer quelque chose dans ce maudit hôpital. Silence. Brûler l’argent ! Alors ça, Dieu ne le pardonne pas. Pause. J’ai faim.

 

Marcos : Commence pas.

 

Julia : J’ai dit : j’ai faim !

 

Marcos : Je t’ai servi de la compote, ce matin.

 

Julia : Je l’ai mangée.

 

Marcos : A qui la faute si tu dévores à ce point ?

 

Julia : Je voudrais des fraises, Marcos.

 

Marcos : Envie de luxe.

 

Julia : S’il te plaît ! Je veux du poulet avec de la purée, ou sinon des calamars avec du riz.

 

Marcos : Tu auras des feuilles. Il paraît que les arbres sont nourrissants.

 

Julia : Pourquoi es-tu aussi cruel ?

 

Marcos : Je t’alimente avec ascèse pour que tu sois plus pure.

 

Julia : C’est la pureté du crève-la-faim que tu veux, n’est-ce pas ?

 

Marcos : La pureté, mère, la pureté.

 

Julia : Je ne durerai pas longtemps si tu continues à m’alimenter comme ça.

 

Marcos : Il y a des vitamines dans ce que je te donne.

 

Julia : Ça ne suffit pas.

 

Marcos : Question régime, je m’y connais.

 

Julia : Avec amertume. Tu n’es pas médecin. Tu n’as même pas été capable de ça. Tu ignores tout de la diététique et de l’anatomie. Tu n’es rien qu’un petit exécutant de seconde zone incapable de faire une piqûre comme il faut. Tu pousses des lits comme un asticot dans les couloirs de l’hôpital. Les médecins t’exploitent, ils te maltraitent, ils t’humilient sans arrêt. Les autres te font ce que tu es censé leur avoir fait. Une courte pause. Marcos a cessé ses coups de marteau et le spectateur doit percevoir en lui tension, souffrance et colère. Tu n’es rien, tu n’existes pas. Et tes velléités de devenir docteur émérite ont tourné à la jalousie, qui ne disparaîtra qu’avec ta mort. Silence. Tu ne dis rien… Je connais ton point faible. C’est la frustration qui te ronge comme une gangrène. Avec mépris. L’éminent docteur ! Ta seule intervention a consisté à m’attacher et à m’empoisonner avec cette nourriture infecte. Je suis ta première patiente et la dernière. Maintenant je suis paralysée par ta faute. Tu traîneras toute ta vie le souvenir de cette femme impotente. Avec colère. Vas-y ! Exhibe-moi dans cet hôpital infâme où tu devais parader comme un héros et où tu dois cacher ta honte ! Docteur émérite ! Une belle ordure. Silence.

 

Marcos : J’aime que tu me détestes.

 

Julia : Avec mélancolie. Tu aimais bien aussi que je t’aime ! Et tu venais la nuit te glisser dans mon lit pour me dire : « maman, j’ai peur des ombres. » « Ne crains rien, mon garçon, je suis là pour les éloigner. »

 

Marcos : Passé révolu.

 

Julia : C’est grâce à ce passé que tu es aujourd’hui vivant et en bonne santé, que tu circules dans les rues comme un homme et que tu as la chance d’être aimé.

 

Marcos : Ironique. De qui ?

 

Julia : D’avoir été aimé. C’est pareil. Tu méritais d’être abandonné. Personne n’est obligé de supporter ton sinistre caractère.

 

Marcos : Tu en es contente.

 

Julia : C’est toi qui as suscité cette haine.

 

Marcos : C’est mon péché mignon.

 

Julia : Mignon ? Impardonnable, oui.

 

Marcos : Tristement. Les péchés du monde sont bien moins pardonnables.

 

Julia : En colère. J’ai faim!

 

Marcos : Le repas est terminé, madame. Le « docteur » en a décidé ainsi.

 

Julia : Le boucher ? Ne faites pas attention à lui, c’est une bête. Elle commence à taper avec la cuiller contre l’assiette vide. J’ai faim ! J’ai faim ! J’ai faim !

 

Marcos : Tais-toi, s’il te plaît ! Tais-toi.

 

Julia : Donne-moi à manger, alors. Silence. Irruption brutale d’une flèche avec au bout un tout petit morceau de pain. Une longue pause. Marcos recommence à taper. Julia dévore son pain et parle en même temps. Je me serai libérée de cette prison avant que tu aies terminé cet horrible cercueil. Et puis j’ouvrirai à grands coups la porte et je t’embrasserai comme avant.

 

Marcos : C’est que je serai bien mort alors.

 

Julia : Elle continue de mâcher. Je m’allongerai dedans avec toi et nous partirons ensemble…

 

Marcos : Tu tiens absolument à me poursuivre. Mais cette fois tu ne pourras pas, maman, car tu es enfermée. Tu ne pourras pas te mettre dans mon cercueil.

 

Julia : Avec angoisse. Pourquoi tu me tortures ?

 

Marcos : Et toi : pourquoi n’as-tu pas de haine envers ton bourreau ?

 

Julia : Je t’ai mis au monde.

Marcos : Tu me verras aussi partir.

 

Julia : Je ne veux pas que tu meures. La vie est belle.

 

Marcos : Belle la vie passée à l’intérieur de ce cachot ? Belle la vie que tu ne peux pas voir ?

 

Julia : Son visage est illuminé. Malgré tout elle est belle.

 

Marcos : Jolie merde tout ça.

 

Julia : Avec pitié. Pauvre garçon.

 

Marcos : Je ne t’ai pas demandé à venir au monde. Silence.

 

Julia : Avec une grande tendresse. Marcos… mon chéri, mon petit, mon cœur… Apaise-toi.

 

Marcos : Je regrette d’être né. Nouveau silence.

 

Julia : Qu’est-ce que tu fais ? Tu es parti ? S’il te plaît, donne un coup de marteau ! Un coup de scie ! Fais quelque chose ! Parle ! Marcos marmonne tout bas. Murmure confus et continu. Tu pries ? Elle est transfigurée. Comme avant, comme je t’ai appris… Une légère pause. Gloire au Père, au Fils, au Saint-Esprit, comme il était au commencement, maintenant, toujours, pour les siècles des siècles. Amen. Un bref silence.

 

Marcos : Cruel. Aujourd’hui, maman, tu n’auras plus à boire ni à manger. Tes draps ne seront pas changés. Je ne te parlerai pas non plus. J’emporterai le cercueil dans le jardin pour continuer de clouer et de scier jusqu’à ce que ça se termine, et moi avec. Je te demande pardon.

 

Julia : Au désespoir. Sors moi d’ici ! Je ne veux pas rester plus longtemps attachée à ces chaînes qui me retiennent de te sauver !

 

Marcos : Je t’ai attachée et tu veux me sauver. Je déteste l’amour que tu ressens pour moi !

 

Julia : Tu n’as même pas la force de recevoir de l’aide!

 

Marcos : Je ne veux pas de ton aide.

 

Julia : Alors va chercher celle des autres.

 

Marcos : Se moquant. Les autres !

 

Julia : Pense à Dieu. Il est toujours près de nous. Agenouille-toi, invoque-le, demande-lui qu’il t’illumine et te sauve.

 

Marcos : Peiné. Mère, Dieu ne m’entend jamais.

 

Julia : Pourquoi tu ne crois pas en lui ! Il est encore temps, Marcos. Ceux qui pratiquent peuvent devenir médecins. Souviens-toi de ton père et de moi : nous n’avions rien et nous avons construit un monde. Fais un effort ! Tu peux y arriver.

 

Marcos : Qui te dit que j’y tiens ?

 

Julia : Bien sûr que tu y tiens.

 

Marcos : Avec rancœur. Je suis un praticien « insignifiant », mère… A quoi j’arriverais ? Je suis une « ordure ».

 

Julia : Je n’aurais pas dû te dire ça. Mais ça m’exaspère que tu sois si faible. Les choses demandent à être conquises. Il faut se battre pour elles, contre la douleur et les difficultés. Ce monsieur Gurdjieff se trompe quand il dit que l’homme ne peut rien faire. Nous disposons d’un immense pouvoir et tout ce qui existe peut devenir nôtre. C’est pourquoi je suis si dégoûtée de te voir aussi lâche.

 

Marcos : Tu continues de m’insulter. Mais ne t’inquiète pas : je te pardonne tout.

 

Julia : Alors pourquoi tu m’as attachée ?

 

Marcos : Pour te protéger du monde.

 

Julia : C’est toi qui as besoin d’être protégé.

 

Marcos : Je ne veux pas de ta protection ! Il baisse la voix. C’est aussi pour ça que je t’ai attachée…

 

Julia : Il est encore temps : tu peux t’enrichir et avoir le pouvoir et la célébrité. Laisse-moi te guider !

 

Marcos : Richesse, célébrité et pouvoir ne m’intéressent pas. Tout est perdu.

 

Julia : Mais tu serais un médecin grandiose, Marcos !

 

Marcos : Ils me tueraient. La grandeur ne pardonne plus.

 

Julia : Oh ! mon Dieu, entends-le ! Comment ai-je pu accoucher d’un être aussi chétif ? Si tu ne cherches ni l’argent ni le pouvoir alors tu seras aimé. Je sais qu’on peut t’aimer !

 

Marcos : Sombre. M’aimer !

 

Julia : Je t’aime, moi !

 

Marcos : Tu empestes, ma mère. Tu empestes l’obsession du succès. Depuis le temps que tu te vautres dans cette porcherie de matière qui est pire que celle où je t’ai enfermée. Tu y mourras. Cette idée que nous aurions de l’influence et un pouvoir immense est une contrevérité. Gurdjieff ne se trompe pas quand il affirme que les choses nous « arrivent ». Personne n’est capable de rien. L’homme n’est qu’un porc qui vit en fantasmant sur son talent, sa toute-puissance et sa grandeur.

 

Julia : L’amour existe, Marcos. C’est lui qui justifie l’existence quand tout le reste a perdu sa valeur.

 

Marcos : L’amour n’existe pas.

 

Julia : Je t’amènerai une femme qui te carressera, elle t’embrassera et elle te donnera un fils.

 

Marcos : N’importe quoi.

 

Julia : Tu en as besoin ! Personne ne peut aller seul en ce monde rempli de tombes.

 

Marcos : Toi si.

 

Julia : Je ne veux pas que tu vives seul quand je serai morte ! Marcos recommence à taper avec son marteau. Il fait beaucoup de bruit. Tu t’isoles… Tu fuis… Mets le cercueil entre toi et moi. Un silence. Elle s’exalte. Je veux de la pastèque, du raisin ,du melon, de la confiture, du pain frais et du beurre ! Avec angoisse. Donne-moi à manger au moins, si je ne suis pas libre ! Baigne-moi ! Coiffe-moi ! Parfume-moi ! Elle chante de façon pathétique.

 

Fais dodo mon enfant,

fais dodo mon amour,

pour toi j’ai

les parfums du Seigneur,

l’encens, la soie

et toute ma chaleur

et le lait bénit

que Dieu m’a donné…

 

Marcos : Il répond en chantant.

Vieille pute,

vieille pétasse,

va te chier

sale voleuse.

 

Julia : En colère et angoissée. Dément ! Mon fils est un dément ! Elle crie plus fort. Il m’a attachée pour me tuer !

 

Marcos : Oui, voilà. Il tape encore plus frénétiquement. Tu ne me verras plus, maman. La caisse ne va pas tarder à servir car c’est pour moi que je la prépare.

 

Julia : Désolée. Pour l’amour de Dieu ne dis pas ça, mon fils, et laisse-moi te voir. C’est la seule chose que je te demande.

 

Marcos : Tu aurais du mal à me contempler.

 

Julia : Tu es fou.

 

Marcos : Je sais ce que je dis.

 

Julia : Tu es comment maintenant ?

 

Marcos : Tu serais très peinée de me voir.

 

Julia : Tu m’as attachée comme un chien. Qu’est-ce que ça peut bien te faire que je souffre à cause de toi ?

 

Marcos : Je ne veux pas t’infliger cette douleur-là. C’est ma seule offrande à ton amour.

 

Julia : Avec regret. Il y a dix ans que je ne t’ai pas regardé.

 

Marcos : Je fais peur et je suis écoeurant ; je ne crois pas que tu puisses trouver quelqu’un capable de m’aimer.

 

Julia : L’amour est là pour tous : même les rats sont aimés de quelqu’un, qu’il soit visible ou invisible.

 

Marcos : Si seulement j’étais un rat.

 

Julia : Ne dis pas ça !

 

Marcos : Eux, au moins, s’approchent de l’homme ; ils cherchent quelque chose que je ne cherche pas.

 

Julia : Avec compassion. Mon fils.

 

Marcos : Avec tristesse. La seule femme que j’aie aimée ne m’a jamais aimé.

 

Julia : Je sais.

 

Marcos : C’est vrai qu’on ne peut pas vivre sans amour : on est mort avant. Silence. Je t’entends respirer et je me demande pour quoi je suis né : cette respiration-là c’est ma faute.

 

Julia : Je te pardonne.

 

Marcos : Ça c’est terrible : si toi tu me pardonnes, c’est tout qui me pardonne.

 

Julia : Même Dieu.

 

Marcos : Il n’a jamais un regard pour moi.

 

Julia : Même Dieu te regarde, crois-moi. Pause… De nouveau on entend le bruit du marteau. J’ai faim, Marcos.

 

Marcos : Je ne te donnerai plus jamais à manger, maman. Et il vaut mieux que tu restes calme.

 

Julia : Calme ? Je suis morte de froid, j’ai des poux et j’ai la gale. Tu pars toute la journée pour ce sinistre hôpital en me laissant attachée à ce lit plein de déjections où je vais mourir après toi comme une larve. Puisque tu veux mourir avant. Et puisque tu t’es mis en tête de construire cette embarcation épouvantable, qui te mènera où ? Silence. En plus, tu ne m’achètes pas de journaux.

 

Marcos : Je me demande pourquoi tu veux lire les journaux.

 

Julia : Voilà dix ans que j’ignore ce qui se passe dans le monde.

 

Marcos : Tant mieux pour toi parce qu’il pue la merde, le monde.

 

Julia : Je ne te crois pas !

 

Marcos : Tout tombe en ruine, nous sommes perdus.

 

Julia : C’est toi qui es perdu ! Toi qui vois de tous côtés l’aigreur qui est en toi !

 

Marcos : Je t’ai attachée pour t’éviter de souffrir à la vue de ce qui arrive à cause de Lui.

 

Julia : Lui ? Qui lui ? Il y a quelqu’un dans cette histoire ?

 

Marcos : Oui, mère : nous allons tous disparaître par sa faute.

 

Julia : C’est qui cet homme abominable ? D’où vient-il ? Comment s’appelle-t-il ?

 

Marcos : Il bénéficie de toutes les nationalités. Il s’appelle Kern de Gefangenis.

 

Julia : Kern de Gefangenis? Quel drôle de nom: monsieur de Gefangenis. Finalement ça sonne assez bien. Ça doit être un homme très intelligent pour avoir autant de pouvoir.

 

Marcos : Plus qu’intelligent : il est d’un incompréhensible, abyssal.

 

Julia : Comment se fait-il qu’il ait autant de nationalités s’il est aussi cruel ? Les états n’accordent pas la nationalité comme ça.

 

Marcos : Il est plus puissant que les états, il fait avec eux comme tu as fait avec moi : il les terrorise.

 

Julia : Tu te moques de moi ! Tu m’as fait assez de tort quand tu m’as attachée. Tu sais que je te l’ai pardonné mais cesse de me martyriser sinon je vais finir par être obsédée par ce méchant procédé.

 

Marcos : Excuse-moi, maman, de t’avoir attachée et enfermée.

 

Julia : Je te pardonne, et pourtant je n’ai aucun plaisir à voir mes jambes liées. Bref silence. Parle-moi de ce monsieur de Gefangenis.

 

Marcos : Il terrorise le monde.

 

Julia : Il a tellement de pouvoir ?

 

Marcos : Oui. Personne ne peut vivre en paix par sa faute. On a beau vouloir l’oublier, Lui il attend, tapi dans l’ombre, le moment pour agir.

 

Julia : Il est vieux ?

 

Marcos : Plutôt jeune.

 

Julia : Il est méchant ?

 

Marcos : Horrible.

 

Julia : J’aimerais voir son visage. C’est certainement un homme avec beaucoup de charisme.

 

Marcos : C’est ce que disent ceux qui l’ont vu.

 

Julia : Je veux le rencontrer.

 

Marcos : Je t’ai enfermée pour te protéger de lui.

 

Julia : Mais je veux le voir !

 

Marcos : Du calme, maman, du calme.

 

Julia : Qui peut rester calme dans ce monde plein de fous de son espèce, et de la tienne ?

 

Marcos : Moi. Ça y est, je suis calme. Le cercueil est maintenant très beau.

 

Julia : Oublie ça et donne-moi à manger. Marcos rit. Il est angoissé. Tu ne m’as pas entendu ? Silence. Marcos a fini de taper.

 

Marcos : Il lui jette à manger. Attrape.

 

Julia : Qu’est-ce que c’est ?

 

Marcos : De la luzerne.

 

Julia : Fils de pute !

 

Marcos : Oui. Et tu es la putain. Julia avale la luzerne. Très longue pause.

 

Julia : Pourquoi tu ne tapes plus ? Tu as fini ce truc horrible ? Réponds ! Qu’est-ce qui t’arrive ? Marcos vômit. Tu dois être très malade. Silence. On entend un long et déchirant sanglot. Mon Dieu ! Encore ces horribles crises d’angoisse. Tu dois être en train de te pisser dessus, blotti contre ce monument, à penser que la vie est un cauchemar et que rien ne vaut la peine. Avec une infinie tendresse. Pourquoi tu pleures ? Bref silence. Je sais que tu te sens seul, mais si tu m’aimais comme Dieu l’exige tu n’irais pas chercher les autres pour qu’ils t’acceptent avec tes bassesses. Parce que la vie est sale aussi, et pas seulement belle, et que nous ne pouvons pas être parfaits. C’est ce que n’a pas compris la femme qui t’a abandonné. Bref silence. Mon amour te dégoûte parce que tu me tortures et que je continue à t’aimer. Parce que ma dévotion et ma patience te font peur, tu m’as enfermée et attachée à cette roue. Arrête de pleurer. Je te raconterai une histoire qui t’aidera à dormir et à oublier. La lumière baisse lentement.

 

Marcos : Moi aussi je veux te raconter une histoire. Il y a un silence. Puis on entend des coups étranges et énigmatiques. J’ai connu un petit garçon, il est né dans une maison propre et claire. Ses parents étaient forts, ils étaient heureux et un jour ils lui dirent : « Ceci est le monde : prends-le. Il est tout à toi ». Le jeune garçon fut un peu effrayé. Le monde était trop vaste et ne lui parut pas si beau que ce qu’on lui avait décrit. Il grandit, s’efforça d’être heureux, jusqu’à ce qu’il tombe amoureux d’une femme qui le trahit avec son meilleur ami. Au début, parce qu’il était désespéré il voulut se tuer, puis il décida d’aider les autres et il entreprit d’étudier la médecine. En entrant dans les hôpitaux il découvrit toute la misère humaine et il crut s’asphyxier : à lui seul, il ne pouvait pas combattre un fléau pareil. Il abandonna sa carrière et emprunta d’autres chemins. Mais hors de l’hôpital aussi, on trouvait la haine, l’ambition, la stupidité et le fanatisme. Où qu’il regardât, vers quelque extrémité du monde, il ne rencontrait partout que mensonge, mensonge, mensonge. Alors il se consacra au plaisir. Il coucha avec toutes les femmes. Bref silence. Un jour, sans savoir où ni comment, Monsieur de Gefangenis s’est emparé de lui.

 

Julia : Epouvantée. C’est qui celui-là ? Un caïd ?

 

Marcos : Oui, mère. Et moi aussi je suis entre ses mains. J’ai menti, je ne me rends pas tous les matins à l’hôpital. En fait, je ne peux plus sortir d’ici.

 

Julia : Avec angoisse. Il t’a fait quoi cet homme ?

 

Marcos : Affligé. Je suis très malade. Mon corps est tout couvert de chancres et de plaies et je pourrais mourir d’un simple éternuement. Je voyage de planète en planète mais sur la lune j’ai peur des brebis galeuses. Avec ironie et mélancolie. Vois-tu, mère, la haine, l’amour, l’air, la vie qu’il fallait conquérir sont plus forts que moi. Je suis la proie d’un monstre.

 

Julia : Oh mon Dieu !

 

Marcos : Patience.

 

Julia : Qu’allons-nous devenir ?

 

Marcos : Ne t’inquiète pas. Je vais m’en occuper en prenant de vitesse M. de Gefangenis.

 

Julia : Mais c’est horrible !

 

Marcos : Attristé. Qu’est-ce que tu veux manger ? Je te l’apporterai. Je ramperai jusqu’à la rue et pour toi je mendierai des montagnes de douceurs et de sucreries.

 

Julia : Horrifiée. Non ! Non ! Je ne veux plus rien manger ! Laisse-moi te voir, mon amour ! Laisse-moi t’embrasser ! Je veux mourir avec toi !

 

Marcos : Je suis déjà dans le cercueil.

 

Julia : Avec une infinie douleur. Mon fils.

 

Marcos : Je vais mettre le couvercle. Bientôt tu ne m’entendras plus. Ce sont mes dernières paroles. Julia sanglote. Pause. Inutile de supplier, ne pleure plus... Je n’ai plus rien à t’offrir. On naît et on meurt seul.

 

Julia : Ne me quitte pas ! Empêche-moi de t’abandonner ! Tu as fermé la porte entre nous !

 

Marcos : Adresse-toi aux anges : les voici.

 

Julia : Marcos !

 

Marcos : Appelle-les, il viendront. Malgré les poux qui te sucent ils viendront. Tu le mérites pour ton amour et ta patience.

 

Julia : Avec une immense compassion. Toi la chair de mon âme.

 

Marcos : Avec compassion également. Mère. Silence, horriblement tendu.

 

Julia : Pourquoi tu te tais ? Qu’est-ce que tu fais ? Emmène-moi avec toi !

 

Marcos : Je prépare tout.

 

Julia : Ouvre ! Je t’en supplie. Tu as besoin de moi. Ouvre, pour l’amour de Dieu ! Je me prosternerai, je te soignerai ! Pour toi je cuisinerai ! Je te bercerai dans mes bras ! Je t’aimerai jusqu’à la mort ! Tu as entendu ce bruit ?

 

Marcos : Il y a une invitée.

 

Julia : Une invitée ? Qui peut venir ici ?

 

Marcos : Une femme.

 

Julia : Qui est-elle ? Mais qu’est-ce que tu fabriques ?

 

Marcos : Je lui ai demandé de s’occuper de nous avant que son amant, Monsieur de Gefangenis, s’occupe de ceux qui restent.

 

Julia : Terrorisée. Pour quoi faire ? De quoi tu parles ? Que vient faire une femme ici ? Tu mens !

 

Marcos : Tu verras que non.

 

Julia : Alors montre-la moi ! Laisse-la parler ! J’exige de comprendre !

 

Marcos : D’accord, mère, il est temps de faire les présentations.

 

Julia : Immédiatement !

 

Marcos : Ferme les yeux, récite un Ave Maria et pardonne-moi. On entend une énorme explosion. NOIR.

 

 

Buenos Aires, 1981

Ricardo Prieto

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